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NFT : Histoire d'une révolution normalisée
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NFT : Histoire d'une révolution normalisée

Par 27 février 202221 vues

NFT : Histoire d’une révolution normalisée

Si vous venez d'arriver dans l'écosystème NFT, vous vous sentez peut-être un peu perdu, hésitant. Lorsque vous voyez pour la première fois les discussions passionnées qui ont lieu entre les avatars de singes, les punks pixélisés et les personnages de manga, vous pouvez être excusé de vous sentir déconcerté… Mais ne vous inquiétez pas, c'est normal. Cependant, tout indique qu’il ne s’agit pas seulement de la « hype du moment » et, pour cause, les NFT souvent décriés, se normalise peu à peu dans le monde entier.

révolution

Nombre de transactions de NFT depuis début 2021 (données nonfungible.com)

En effet, de plus en plus de musiciens, de sportifs, et même d'acteurs montrent publiquement leurs derniers achats NFT valant plusieurs centaines de milliers de dollars, parfois quelques millions. Si vous envisagez de vous promener dans un monde virtuel comme Decentraland, vous aurez l'occasion de visiter le bâtiment Coca-Cola ou dans le cas de The Sandbox, un emplacement de carte est réservé à Warner Music Group et Snoop Dogg.

Vous pourriez être pardonné de considérer que ce monde basé sur l'image numérique ne serait qu'une simple lubie, un phénomène de mode temporaire, et pourtant tout s’accélère vite, très vite :

- Chez les géants des réseaux sociaux : Twitter a mis en place un système pour mettre en évidence la propriété NFT en tant que photo de profil. (Notre article sur Twitter BlueFacebook MetaInstagram et Youtube travaillent activement à l'intégration des NFT sur leur plateforme.

- Dans le milieu informatique : une filiale de Microsoft, a ajouté une startup Palm NFT Studio à son portefeuille et Adobe envisage de mettre une option "exporter vers NFT" dans son logiciel et Samsung va diffuser la présentation des Galaxy S22 dans le metaverse

- Les célèbres maisons de vente aux enchères Christie's et Sotheby's ont réalisé des ventes d'œuvres d'art NFT totalisant plusieurs centaines de millions de dollars. (notre article sur l'essort des NFT sur marché de l’art)

- Au niveau des marques de prêt-à-porter : Nike a acquis la société RTFKT créatrice de vêtements portables dans le metaverse, Adidas Originals a vendu 30 000 NFTs de sa collection. Mais on retrouve aussi SupremeDolce & Gabbana ou encore dernièrement Guerlain.

- Dans le secteur agroalimentaire : McDonalds et Pepsi ont fait des NFT promotionnels tandis que Walmart a également déclaré qu’il offrirait aux utilisateurs une monnaie virtuelle, ainsi que des NFT.

Et, encore aujourd’hui, vous aurez sans doute une actualité vous indiquant la venue d’un géant, du monde de la tech ou du divertissement, s’apprêtant à rentrer dans le marché des NFT. Tous ces grands mouvements institutionnels affichent un mouvement très éloigné de l'idée d'un simple effet de mode. En réalité, nous parlons ici d'une adoption massive par certains des acteurs les plus influents de notre société.

À cela, s’ajoutent les formidables fortunes amassées en très peu de temps et, bien que l’on associe souvent NFT aux crypto monnaies, il y a une différence fondamentale ici, car il ne s'agit pas d'acheter ou de vendre de l'argent. Il s'agit plutôt d'évaluer, avec une forte subjectivité, un tout nouveau type d'actifs, avec tout ce que cela comporte.

Dans cet article, nous évoquerons l’histoire de cette révolution ainsi que ses apports dans la société pour terminer sur l’avenir des NFT dans ce nouveau monde numérique. 

La naissance de la technologie NFT (2014 – 2017)

Le premier NFT connu, « Quantum », a été créé par Kevin McCoy et Anil Dash en mai 2014. Il s’agissait alors d’un simple clip vidéo réalisé par la femme de McCoy, Jennifer. McCoy a enregistré la vidéo sur la blockchain Namecoin et l'a vendue à Dash pour 4 dollars, lors d'une présentation en direct pour la conférence au New Museum de New York.

À ce moment ou le terme NFT n'existait pas encore, McCoy et Dash ont qualifié la technologie de "monetized graphics" sans envisager une seule seconde le marché d’aujourd’hui. Il s’agissait donc d’un marqueur sur la blockchain, non fongible et échangeable le tout lié à une œuvre d'art. Ainsi, le premier certificat constitué de métadonnées en chaîne (activées par Namecoin) est créé pour une œuvre d’art.

En octobre 2015, le premier projet NFT, Etheria, a été lancé et présenté au DEVCON 1 à Londres, la première conférence des développeurs d'Ethereum, seulement trois mois après le lancement de la fameuse blockchain Ethereum. Il faut noter que la plupart des 457 NFT achetables et échangeables d'Etheria sont restés invendus pendant plus de cinq ans jusqu'en mars 2021, lorsque le regain d'intérêt pour les NFT a déclenché une frénésie d'achat. Sans preneurs à quelques centimes de dollars pièce en 2015 tous les NFT Etheria se sont vendus en 24 heures pour un total de 1,4 million de dollars le 13 mars 2021.

Il faut cependant noter que le terme "NFT" n'a été utilisé et a gagné en popularité qu'avec la norme ERC-721, proposée pour la première fois en 2017 via Ethereum GitHub, suite au lancement de divers projets NFT cette année-là. La création de cette nouvelle norme a coïncidé avec le lancement de plusieurs projets NFT, dont CryptoPunks le fameux projet d'échange de personnages uniques, publié par le studio américain Larva Labs sur la blockchain Ethereum. Vendu une poignée de dollars en 2017, le crypto punk N°5822 s’est vendu le 13 février 2022 plus de 23,7 millions de dollars

Des joies de la création à la contestation (2017-2021)

Depuis 2017, l'écosystème NFT s'est construit petit à petit et au départ, grâce au petit nombre de passionnés, il était alors relativement aisé de remarquer des projets douteux et il était plus facile d’avoir le temps de faire quelques recherches, de poser des questions, de DYOR (Do You Own Research, pour plus d’information sur les termes spécifiques du monde des NFT vous pouvez consulter notre lexique).

Aujourd’hui, le marché est devenu beaucoup plus rapide, surtout au niveau des collectibles : course à la whitelist, mint se jouant en quelques minutes voire quelques secondes… Tout cela induit un climat de contre-la-montre propice aux scams (vous trouverez dans cet article comment détecter les signaux d’un projet douteux.)

En 2021, une augmentation massive de l'activité a pris toute la communauté par surprise. Bien que la plupart des « crypto enthusiasts » eussent conscience que les NFT allaient être une révolution, il faut bien avouer que la majorité ne l’imaginait pas si rapide.

En quelques mois, des collections de fichiers jpeg représentant ces fameux punks ou encore des profils de chimpanzés, sont passées successivement de l’anonymat à de véritables symboles d’une nouvelle ère. Aujourd’hui, les profils de singes du Bored Ape Yacht Club se retrouvent un peu partout de telle sorte que l’on pourrait parler de nouvelle icône du monde des NFT. Pour preuve, qui n’a jamais entendu dès la simple mention du mot « NFT » un bon vieux : « Ah oui, je connais, les singes là » …

Plus qu'un simple Jpeg, les BAYC sont devenus de véritables icônes de cette révolution

Malheureusement, comme tous secteurs à gros potentiel de gains, les opportunistes sont arrivés sur le marché. Et en l'absence d'un nombre suffisant d'acteurs experts, l'ancienne forme d'autorégulation qui fonctionnait au sein de l'écosystème est devenue moins efficace.

Des comportements dépourvus d'éthique ou de moralité ont émergé et deux problèmes majeurs interviennent alors : l'usurpation d'identité et l'utilisation de NFT de grandes marques ou d'artistes sans leur consentement (Pour approfondir cette thématique nous vous renvoyons vers notre article sur la propriété intellectuelle). 

À cela, s’ajoutent les problématiques environnementales qui placent toutes les technologies liées à la blockchain comme nouveaux boucs émissaires.
On assiste donc logiquement à la première vague de contestations qui ira rapidement jusqu’au bashing généralisé (Pour plus d’informations nous vous redirigeons vers notre article sur le NFT Bashing). L’expression « il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre » va alors prendre tout son sens et la potentialité de la technologie NFT est très souvent mise de côté, à tort.

Cependant, des acteurs du monde ‘’traditionnel’’, comme par exemple les artistes Joanie Lemercier et Memo Akten, ont eu l’intelligence d’ouvrir le débat sur les enjeux inhérents aux NFT en proposant des solutions. L’interrogation sur les évolutions possibles de l'aspect écologique a permis la création du mouvement #CleanNFT qui a été suivi par la blockchain Tezos.

Du côté des arguments anti-spéculation, on martèle que l'écrasante majorité des "collectionneurs" sont là pour gagner de l'argent et s'enrichir dans cet écosystème, ce qui, bien qu’objectivement vrai, n’est finalement pas différent des autres marchés de type capitaliste. Mais ces plaintes, qui sont liées directement aux déballages publics de fortunes quasi instantanées, sont souvent posées sur des fondations tenant davantage à la jalousie qu’à des valeurs politiques. On ne s’étonnera pas, avec la normalisation du marché, que ces arguments s’essoufflent peu à peu.

Les spécificités et les enjeux du fonctionnement du marché NFT


Comme toute révolution, il faut souvent partir d’une page blanche et laisser faire les acteurs pour arriver à un phénomène de marché. Sans une régulation par un tiers, c'est l'éthique et la morale communautaires qui sont devenues les véritables régulateurs de cet espace. L'ensemble des valeurs qui définissent ce qui est «bon» ou «mauvais» est actuellement débattu dans les canaux Discord, voté dans les DAO et dans d'autres espaces communautaires virtuels. Comment connaître le « juste prix » d'un actif sur un marché aussi nouveau ? Est-ce en regardant l'historique des ventes pour avoir une estimation globale ? Ou en interrogeant un tiers de confiance ?


Historiquement, le mouvement politique qui se rapproche le plus de ce marché est le libertarianisme. Cette notion est très développée aux États-Unis avec des courants progressistes et conservateurs plus ou moins extrêmes. Poussée à l'extrême, c'est l'idée que tout peut être échangé sur un marché libre et ouvert. Arrive alors la question de la moralité du marché qui sera juge, selon les mœurs, de la limite à ne pas dépasser pour une acceptation par la société.


Il faut alors préciser que si les racines théoriques de Bitcoin sont antiétatiques, les technologies de la blockchain et, en particulier le marché des NFT, ne sont plus aujourd’hui uniquement le symbole de la lutte anti-centralisation. Ainsi, la normalisation de cette révolution fait du marché non plus un porte-étendard d’une conception politique ou économique, mais un nouveau marché libre et rapide avec une suppression massive des intermédiaires traditionnels (les banques pour la crypto-monnaie, les galeristes ou encore les critiques d’art pour les NFT)


Les NFT sont là pour rester


C'est l'argument principal et de plus en plus pertinent du côté pro-NFT : les NFT sont là pour rester, et pour longtemps. En effet, certains investisseurs voient ces petits tokens comme un investissement à long terme et n'ont aucune envie de les voir disparaître. Ils feront donc tout pour que la technologie survive. Sur un petit marché, cette ligne est dure à tenir, mais il faut bien avouer qu’elle a plus que tenu, car aujourd’hui, la valeur globale du marché NFT est estimée à plus de 40 milliards de dollars.


Mais pourquoi tant d’intérêt et tant de capitaux ? On pourrait se dire que tant d'argent qui semble tombé du ciel ne peut pas être réel, qu’il s’agit d’une vaste escroquerie. Sauf que tout est bien réel, la blockchain se souvient, et la transaction est irréversible. En cas d'erreur humaine, il n'y a pas d'entité centrale pour demander une annulation de la transaction. Cela implique que l'utilisateur est entièrement responsable de son portefeuille et de ses transactions et que la responsabilité financière individuelle est poussée à l'extrême.


Les NFT représentent également un moyen pour les artistes de quantifier ce qui était auparavant non quantifiable dans l’art numérique. Les certificats NFT donnent enfin un indice de rareté pour des biens immatériels. Et puis ces mêmes artistes ont accès de manière directe à un marché mondial extrêmement rapide grâce à des moyens de paiement à l'épreuve de toute censure.


Tout cela va vite s’accélérer grâce à un autre phénomène de normalisation : celui de l’indifférence de valeurs entre monde physique et virtuel. Ce blocage encore très soutenu dans les arguments anti-metaverse sautera sans doute le jour où la collection et l’exposition de NFT seront mainstream.


Il est évident que pour les générations précédentes, qui ne sont pas nées à l’ère du numérique, un bien virtuel n'aura toujours moins de valeurs qu’un bien physique. La génération née dans les années 90 et suivantes, habitué au monde virtuel, aura beaucoup plus de facilité à s’y projeter. Le temps fera donc sûrement son œuvre.


En somme, plutôt que de déclarer une guerre sans but contre une révolution s'installant dans notre société, il est temps d'ouvrir des espaces de discussion pour réduire les risques de dommages de part et d'autre de ce nouvel univers numérique dans lequel nous, comme les générations futures, allons probablement vivre.

Botticelli
Rédacteur

D'une formation universitaire en droit et histoire de l'art et spécialisé dans le droit du marché de l'art, je m'intéresse au droit fiscal entourant les NFT ainsi que les problématiques de propriété intellectuelle mais aussi aux nouveaux marchés de l'art digital.